Une brève histoire des modèles professionnels en France

Pour que notre profession soit reconnue comme telle, il nous semble important de rappeler qu’elle s’inscrit dans l’histoire d’un « corps de métier » de plusieurs siècles. Voici donc « Une brève histoire des modèles professionnels en France (& Point de vue personnel sur le modèle contemporain) », par Maria Clark.
Paru dans ÉCritique n° 19 « Le nu, la faille, la censure ».


José Ferraz de Almeida Júnior, Studio in Paris (1880).

Il est clair que la Renaissance italienne est essentielle dans l’histoire du nu, dans le regain de l’Antique et pour la place du modèle dans l’histoire de l’art.
En France, c’est la naissance des académies qui a réellement créé notre profession. Notamment à partir de la création de l’Académie royale de peinture et de sculpture au 17e siècle. (siècle pendant lequel est également fondée L’Académie de France à Rome – Villa Médicis). Mais c’est surtout le 19e siècle qui est prospère à notre métier, grâce aux nombreuses académies florissantes à Paris. Les modèles forment alors une classe sociale à part entière. Les modèles italiens immigrés ont d’ailleurs beaucoup de succès à cette époque-là – ils posent individuellement et en famille, et le métier se transmet de père en fils. Ce sont en effet surtout les hommes qui posent.
Au tournant du 20e siècle, et surtout dans les années 1920 à Montparnasse, on voit apparaitre une autre classe de modèles: les modèles non professionnels qui posent plutôt pour des peintres en particulier (et non pour les académies), et dont la vie est souvent mêlée à celle des artistes. Kiki de Montparnasse est l’une de ces figures. Ce sont souvent des femmes, qui posent pour des hommes, qui sont considérées comme des femmes aux meurs légères. Elles ne figurent plus des allégories, mais sont elles-mêmes pour ce qu’elles sont. Pourtant de nombreux modèles professionnels posent encore, notamment à l’académie de la Grande Chaumière (créée 1904), ou à l’académie Jullian (créée en 1857).
Cette tradition de la femme légère qui pose occasionnellement est encrée dans l’imaginaire collectif de notre société, ce qui explique que notre métier est souvent vu comme un petit job de dépannage, féminin de préférence, avec tous les tabous qu’il véhicule. Pourtant il existe encore aujourd’hui des modèles professionnels, féminins et masculins, qui posent couramment entre 25 et 35 heures par semaine, et dont je fais partie. Modèle est bien une profession pour ceux et celles qui l’ont choisie, et il mérite un statut et des égards. D’où le travail que nous effectuons, entre autres, au sein de La coordination des MODÈLES D’ART.

La plupart des modèles actuels ont tout à fait conscience de faire partie d’une tradition historique. Même s’ils n’en connaissent pas tous l’histoire, elle est bien là dans notre contexte et dans celui des personnes qui nous dessinent. Certains modèles ont des répertoires de poses, et s’inspirent d’anciens tableaux ou de sculptures antiques pour leur travail. Je le précise, car (la plupart des gens ne le savent pas), de nos jours, c’est le modèle qui propose couramment ses poses (en collaboration avec l’enseignant et sa pédagogie, bien entendu) – il n’est plus manipulé ou strictement dirigé par le professeur comme c’était le cas dans les siècles passés.
D’autres modèles, comme moi, sont plutôt dans l’improvisation du moment. Bien que stimulée par l’histoire, je revendique un modèle spécifiquement contemporain « actif, auteur et œuvrant » . J’ai tout à fait conscience de m’inscrire dans une tradition, mais je la trouve parfois un peu poussiéreuse et lourde à porter. Ainsi, j’apprécie le changement de cap qui s’effectue avec Rodin, entre autres, qui cherchant le naturel de la pose demande à ses modèles de ne pas être statiques et de bouger.
Le nu au 20e siècle a permis une évolution étonnante, même si à partir des années 1950 le métier disparait peu à peu, mais pas complètement. Nous sommes là!
De nos jours, toutes sortes de poses existent. Des poses académiques, des poses nues ou en costumes, des poses en mouvement, également ce que j’appelle des poses «performatives». Pour ma part j’aime varier les poses, poser une statue grecque, un dessin de Degas, du mouvement, ou bien en utilisant mon propre univers artistique. Beaucoup d’entre nous viennent des univers de la danse, du théâtre ou des arts plastiques. Mais pas uniquement. Nous proposons volontiers pour certains des poses plus personnelles, dans le style qui nous appartient, vers des expériences nouvelles et expérimentations, et certains enseignants font spécifiquement appels à cette part de créativité. Cette énergie-là permet de donner un nouveau souffle à notre profession, de renouveler la place du modèle dans l’histoire de l’art en ce 21e siècle, et de sortir enfin de la désuétude dans lequel il semble avoir sombré quelque peu ces dernières décennies.

Paris, le 29 juillet 2014

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